Toute la vie de Jérôme BOURGINE

Je ne sors que très rarement aussi émue de la lecture d’un roman. Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé au cours de ces deux derniers jours passés en la compagnie de ces héros, mais je m’y suis attachée à tel point que lorsque la dernière page fut lue, je n’avais plus les pieds sur Terre. Ailleurs. A travers cette petite « chronique »,je vais essayer de vous donner envie de découvrir cet Ailleurs …

Toute la vie est construit de manière originale et je pense que c’est ce qui donne une grande plus-value au roman. Pas de chapitre. Pas d’acte. Mais trois grandes parties dans lesquelles nous sommes à chaque fois confrontés aux pensées des personnages : Daniel, Isabelle, Michel, Hannah, Claire et Fred. Ce système narratif original en littérature m’a tout de suite fait penser aux films « Usual Suspects » ou encore « La véritable histoire du petit chaperon rouge ». Vous lisez une même histoire, une même scène mais ce sont les émotions et les pensées du personnage qui priment. Inutile de dire que cette manière d’écrire vous fait directement entrer dans l’histoire et vous cernez davantage les personnages quoique Han reste mystérieuse. Quand je parle de découverte de personnage, je pense notamment à Isabelle : la maman. On découvre que cette femme n’est pas qu’une mère hystérique complètement chamboulée : Jérôme creuse chacun de ses personnages, il efface le vernis du masque qu’ils possèdent pour nous les montrer de l’intérieur. Et alors, quelle beauté ! des êtres humains tout simplement mais ils sont si bien cernés, travaillés, habillés que ça en devient magique.

Cette petite famille et Daniel vont être confrontés à un important bouleversement. Michel, le fils, a une nouvelle maladie. Un cancer. Fait-il partie des 90% ou des 10 % ? Va-t-il survivre ou est-ce son billet pour la rencontre avec le Boss final ? Vous allez certainement vous imaginer Michel comme le personnage d’Oscar d’Eric Emmanuel Schmitt mais il n’en est rien. On ne parle pas trop de ce cancer, on ne parle pas trop de la chimiothérapie et des médicaments. Evidemment, Michel en fait mention dans son journal intime : « Han a dit que de tenir un journal me ferait du bien. C’est à retardement, alors. » L’auteur se focalise davantage sur les relations qui peuvent se créer entre différentes personnes confrontées à un tel bouleversement :

– Comment une mère distante et froide doit réagir dans cette situation ?

– Doit-on être franc ?

– Comment accompagner un enfant qui est en train de mourir ?

Des questions criantes de vérité qui sont de plus en plus abordées dans la littérature, le cinéma, la télévision … comme si on essayait de nous y préparer. Cette manière d’écrire couplée à ces questions fait que j’ai été captivé. Dévorer le livre en deux jours. J’avais hâte d’en savoir plus notamment après les « bonus stage » !

N’imaginez pas une Spleen curieuse de savoir si le petit va mourir ou vivre ! Non ! J’étais curieuse d’en savoir davantage sur Han. Qui est-elle ? Quel est ce don ? Comment peut-elle « pénétrer » l’esprit des Autres et notamment de son frère ? Sont-ce les livres de psychologie lus plus tôt qui la rendent ainsi ? Ou alors a-t-elle véritablement un pouvoir de télépathe ? Cette partie digne de la science fiction ne m’a pas choqué. C’était certainement le défi de l’auteur : ne pas choquer ces lecteurs en insérant cette part de mystère. L’histoire n’en perd pas son authenticité. On y croit presque. Le personnage de Han parvient à porter tout ce surréalisme sur ses épaules … et je dois dire que j’ai beaucoup apprécié sa manière de présenter la Mort à son petit frère passionné de jeux vidéos. La mort ne serait en réalité que le Boss final de cette vie dont nous sommes le personnage principal…

Bref, ce roman à la polyphonie maitrisée est une franche réussite. Jérôme Bourgine maitrise sa plume, ses personnages et surtout son scénario qui ne perd à aucun moment de son rythme.

Pour cette découverte, ce plaisir à la lecture, je souhaite remercier les éditions Sarbacane qui ne cessent de me surprendre …

 Mes citations chouchouttes :

« Les autres gens, leurs mauvaises pensées, ils les disent pas. Maman, c’est sy-sté-ma-ti-que-ment le pire qui sort quand elle ouvre la bouche : toute son agressivité, sa méfiance, ce qui ne va pas et surtout : ce qui pourrait ne pas aller. Elle vous balance tout dans la gueule sans réfléchir, ce qui fait que vous êtes dégoûté d’elle – comme vous tout à l’heure – alors que c’est juste la mousse jaunâtre de la confiture qui suinte. Et la confiture, vous la goûterez jamais : tout ce que maman cache derrière : le beau, le doux, le fragile. »

« Seigneur ! C’est du Zola. C’est trop pour moi »

«  Et tandis qu’un braiment d’ânesse en rut à vous glacer les sangs s’élevait dans la clairière, elle s’est laissée avec honte et délices. On vit alors les reflets du soleil iriser ses jambes de brillants fils de lumière là où l’urine traçait son chemin, faisant étinceler quelques diamants sur le pont de sa culotte tendue à mi-cuisses. Un spectacle définitivement gore. Mais aussi, pour des êtres humains avérés, une confession d’une grande délicatesse. » [i] Un de ces nombreux passages poétiques que je trouve magique ![/i]

« Gaffe,  Dan. Ca enivre d’être raccord avec la Vie et de partir en surf. La vague file à 200 à l’heure, on fait corps avec elle de tous les pores de sa peau et on finit par penser que cette vitesse grisante est la nôtre et qu’on maîtrise. Qu’il suffit de vouloir que le flux de l’existence se plie à notre fantaisie. Gaffe, Dan, gaffe : une faute de carre et c’est la fracasse »

« Ce n’est pas la quantité qui compte. Tu as vu dans quel état sont les vieux, en bas ? Qui prétend que le marathon soit plus noble que le 100 mètres ? » 

« Mais au-delà de nos petits personnes, il me semblait que c’était le chant de l’humanité même qu’il m’était donné d’entendre, symphonie balancée au karcher qui, par son ampleur et son universalité, me dépouillait de tout ressentiment anecdotique, jusqu’à me laisser transi mais indifférent ; non : apaisé ! »

« La prochaine fois qu’on te tend ton rêve sur un plateau, Dan, gratte-toi discrètement les couilles … Si tu en sens quatre, refuse poliment. »

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2 réflexions sur “Toute la vie de Jérôme BOURGINE

  1. Jérôme Bourgine dit :

    Merci pour ces lecture et analyse attentives. Même si les « critiques » n’ont pas été légion, c’est ce que j’ai lu de plus judicieux à ce jour. Merci vraiment. Et si cela vous a touché, fait gamberger un peu, je n’aurais pas écrit ni ne me serais battu pour rien (23 refus quand même avant que Sarbacane, n°24, ne dise « oui », un tour de cadran, quoi !)

    Portez-vous bien et bel été !

    Jérôme

    • Spleen la Jeune dit :

      Soyez rassuré, vous ne vous êtes pas battu pour rien ! D’ailleurs, je vous en remercie car sans ça, je serais passée à côté d’Isabelle, Michel, Han et Daniel.
      23 refus ? Oh ! Je ne m’attendais pas à ça. Applaudissons Sarbacane de ne pas être passé à côté alors …

      Bonne continuation et au plaisir de vous relire,
      Spleen

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